Il y a cinquante ans environ, notre drapeau fut planté au Gabon. Il y représentait dès le principe l'idée de liberté, car c'est pour fournir un port de relâche à nos vaisseaux chargés d'empêcher la traite des Noirs, qu'on s'était établi sur cette partie de la côte africaine. Le bruit s'est répandu vite, et jusqu'au centre de l'Afrique, qu'il y avait sur les côtes une terre qui rendait libres ceux qui la touchaient. Quand j'ai pénétré.dans ce pays, nos couleurs étaient connues. On savait qu'elles étaient celles de la liberté. Les premiers habitants de Franceville ont été des esclaves libérés. La question de l'esclavage est une question complexe. On se trouve à chaque instant en présence de difficultés presque insurmontables. Soutenir l'honneur d'un pavillon qui arrache leur proie aux négriers n'est pas chose facile, quand on ne peut pas, quand on ne veut pas employer la violence. (...)
Au début, j'ai dû acheter des hommes à prix d'argent et fort cher, selon le cours, trois ou quatre cents francs. Je leur disais, quand ils étaient à moi, bûche aux pieds et fourche au cou: «Toi, de quel pays es-tu? — Je suis de l'intérieur. — Veux-tu rester avec moi ou retourner dans ton pays?» Je, leur faisais toucher le drapeau français que j'avais hissé. Je leur disais: «Va, maintenant tu es libre.» Ceux de ces hommes qui sont retournés, je les ai retrouvés dans l'intérieur. Ils m'ont facilité le chemin. Ils m'ont permis de remonter jusqu'au centre, là où il m'était possible de libérer un esclave au Prix de quelques colliers, qui valent bien en tout dix centimes. Il était constaté que tout esclave qui touchait le drapeau français était libre.
L'Afrique rend la guerre à qui sème la guerre; mais comme tous les
autres pays, elle rend la paix à qui sème la paix. Ma réputation allait devant moi, m'ouvrant la route et les cœurs. On me donnait à mon insu le beau nom de Père des Esclaves.
Qu'est-ce, messieurs? Peu de chose. Demain nos libérés iront se faire reprendre dans le centre si nous ne soutenons pas nos premiers efforts. Je n'ai rien fait. J'ai seulement montré ce que l'on pouvait faire, li y a un premier essai, un premier résultat. C'est quelque chose d'être connu dans ces régions nouvelles sous le nom de Père des Esclaves**. N'est-ce pas l'augure de l'influence bienfaisante qui, seule, doit être celle de notre pays...?
Cité par l'écrivain noir RENÉ MARAN in Savorgnan de Brazza (1951).
Примечания:
1. Французский мореплаватель, погибший в полярных льдах в 1853 г. Вопросы:
* Un pays peut-il défendre à la fois ses (' intérêts nationaux» et les « intérêts de la civilisation Répondez en vous appuyant sur des exemples historiques. ** Quel beau symbole Savorgnan de Brazza invente-t-il ici?
LE PÈRE CHARLES DE FOUCAULD
(1853-1916)
RlEN ne semblait prédestiner Charles de Foucauld, jeune élève-officier à devenir l'un des plus grands apôtres de la foi chrétienne en Afrique. Pourtant, après une crise religieuse qui le conduisait à se retirer à la Trappe (1800) puis à se faire ordonner prêtre (1901), il retourna, comme missionnaire,en terre africaine et s'enfonça en plein Sahara, pour se fixer à Tamanrasset, dans le Hoggar, où il devait être assassiné par des pillards, alors qu'il jouissait de la vénération de tous les indigènes.
Après un long, voyage, le P. de Foucauld a décidé de s'arrêter et de s'installer dans cet humble village du Hoggar.
Solitude totale, impressionnante! Le peloton1 qui l'accompagnait est reparti, A 1500 kilomètres de Béni-Abbès2 à 700 kilomètres d'In-Salah1 l'Ermite est absolument seul au milieu des indigènes, sans relation avec la France que4 le hasard de quelque caravane, sans possibilité d'aucun secours matériel ni spirituel. «Faire tout mon possible pour le salut des peuples
infidèles de ces contrées, dans un oubli total de moi», écrit-il dans ses notes le jour de son arrivée. L'oubli total de soi! Quoi de plus nécessaire pour qui veut essayer de témoigner du Christ parmi des hommes violents, cruels, pleins de convoitises de toutes espèces, de vrais barbares encore! Lui, le saint, de quelles armes dispose-t-il? Il l'avoue lui-même: uniquement de la prière et de la pénitence. C'est par son exemple qu'il gagnera leur cœur.
Et le miracle se produit en effet. Comme àBéni-Abbès, il a construit son ermitage avec les matériaux du pays, un petit groupe de cabanes mi- sérables; comme à Béni-Abbès encore, il couche sur une claie de roseaux portée par deux murets" et il mange une triste bouillie de farine d'orge et de dattes écrasées, fade à vomir. Lever de nuit, longs offices, prières et visites de charité: ainsi se passent ses journées. Il a parlé aux cultivateurs; il a soigné des malades; aux femmes, il a appris à coudre avec des aiguilles au lieu des épines dont elles se servaient. Peu à peu, on vient le voir. On lui demande un conseil, un arbitrage, un remède. A tous il parle de Dieu, très simplement, et on l'écoute. Le rôle admirable qu'il a joué à Béni-Abbès, en plein cœur du Hoggar il le joue de même et avec le même bonheur*.
Neuf ans vont passer ainsi. Neuf années de silence et de travail obscur. Peu d'incidents saillants au cœur de tant de journées de patience sainte. Le départ de son ancien baptisé Paul, qui l'avait suivi et dont la santé a chancelé, a failli l'empêcher de dire sa messe, mais l'autorisation est arrivée de célébrer le Sacrifice sans servant, et le solitaire a pu continuer à avoir sa grande consolation. Une fois, il manque de mourir d'une piqûre de vipère à cornes (elles pullulent tant qu'il faut surélever de 70 centimètres le seuil de l'ermitage pour leur interdire l'accès) et il a subi le terrible remède des Touareg, la cautérisation au fer rouge de la plaie. Une autre fois encore, la mort le frôle, car il est si épuisé par les jeûnes et les fatigues qu'il a des défaillances: il faut que Laperrine6, prévenu, lui envoie des vivres et l'ordre de manger.
Trois fois, pour de très brefs séjours, il revient en France, la dernière ел amenant un jeune chef de tribu, pour qu'il puisse parler à ses compatriotes de ce qu'il aura vu. Mais à peine débarqué, il a hâte de repartir. L'Afrique, la fascinante Afrique, voilà son horizon, et son vrai destin est parmi ceux qui, maintenant, l'aiment comme un des leurs (...).
Le véritable chef spirituel de ce pays7, n'est-ce pas lui, l'ermite désarmé? De loin à la ronde, on vient le consulter. Son nom est sur toutes les lèvres, de tente en tente, de tribu en tribu. Des conversions au Christ, en a-t-il fait? Mais n'a-t-il pas annoncé lui-même qu'il ne serait que l'avant-garde du
Seigneur? Il a donné son témoignage; il a appris à ces hommes qui ignoraient tout du Christ, ce qu'est un Serviteur de Sa parole. Il suffit. Le premier sillon est ouvert: le champ suivra**.
DAN1EL-ROPS. Les Aventuriers de Dieu (1951), Примечания:
1. Взвод, небольшой кавалерийский отряд. 2. Бени-Аббес, деревня в Сахаре па восточном краю Большого Эрга, где Шарль де Фуко жил долгое время. 3 Оазис в алжирской Сахаре. 4. Sans autre relation que... 5.Он спал на плетеной из тростника циновке, закрепленной между дв}мя невысокими стенками 6. Офицер. которому было поручено управление сахарскими оазисами. 7. В горах Хоггар или Ахаггар
Вопросы:
* Comparez l'attitude de S. de Braizaet celle du P de Foncauld envers les indigènes ** Que signifie exactement cette métaphore?
FERDINAND DE LESSEPS (1805-1894)
II faut reconnaître à Ferdinand de Lesseps au moins deux qualités: la foi dans l'œuvre entreprise et la ténacité pour la mener à terme. Car celui qui devait percer tout un continent -pour réunir la Méditerranée à la mer Rouge, n'eut pas seulement des difficultés matérielles à vaincre: son projet se heurtait également à des adversaires qui ne lui ménagèrent pas les embûches... Mais rien n'arrêta le père du canal de Suez: à ses yeux, cette œuvre grandiose devait être le lien, le symbole de la fraternité humaine.
Le Khédive (ou vice-roi) Ismaïl Pacha, désireux de donner un retentissement mondial à l'ouverture du canal de Suez, avait convié plusieurs souverains aux cérémonies d'inauguration. C'est pour répondre à cette invitation qu'Eugénie, femme de Napoléon III et Impératrice de France, avait gagné l'Egypte à bord d'un yacht pompeusement baptisé «L'Aide».
L'impératrice passe la nuit à bord de son yacht qui, le lendemain matin, à 8 heures, s'engage dans le canal. «Le Greif», qui porte l'Empereur d'Autriche et le Prince héritier de Prusse, suit «L'Aigle» puis c'est le Khédive à bord de son yacht, «Le Maroussah», le Prince de Hollande à bord d'un vaisseau hollandais et 60 navires de tous genres, de tous bords, de tous tonnages... Chacun porte le grand pavois, et c'est un long ruban multicolore qui se déroule au milieu des sables du désert.
Ferdinand de Lesseps a été invité par l'Impératrice à rester à ses côtés à bord de «L'Aigle»... Au bout d'un moment, sans souci du protocole, il s'endort dans le fauteuil où il s'est assis... C'est qu'il a passé une mauvaise nuit... La veille, en grand secret, un de ses collaborateurs est venu l'avertir qu'un rocher, qui a échappé à tous les sondages et dragages, vient de provoquer un accident au milieu du canal: un petit bâtiment égyptien chargé d'éclairer la route est venu se briser sur ce rocher et de telle manière que le cortège officiel ne pourra passer... Mais ce n'est pas au moment où tous ses efforts vont recevoir leur récompense qu'un homme comme Ferdinand de Lesseps se décourage. Il a donc immédiatement pris ses dispositions, donné ses ordres pour que le programme fixé puisse se dérouler jusqu'au bout... Il faut que «L'Aigle» passe, et derrière lui les 68 vaisseaux qui prouveront à l'univers que le désert est vaincu, que la Méditerranée est unie à la mer Rouge autrement que sur le papier... Repris par son optimisme, Lesseps en arrive même à se féliciter de cet accident. Que serait-il arrivé en effet si c'était «L1 Aigle» qui fût venu se briser sur ce rocher? Toute la nuit on a travaillé... Et, avant que le signal du départ ait été donné au cortège officiel, Ferdinand de Lesseps a appris que le bateau échoué a pu, à bras d'hommes, être tiré jusqu'à la rive et que l'on a fait sauter à la dynamite le malencontreux rocher. Le passage est libre... Une fois de plus, l'ancien diplomate a eu raison d'être optimiste... Une fois de plus la chance s'est trouvée à ses côtés comme elle s'y est trouvée le 171 au matin quand, après une journée et une nuit de pluie ininterrompue, le soleil s'est levé radieux pour éclairer la première cérémonie prévue, la bénédiction du canal... L'Impératrice, qui ignore tout des alarmes que son cousin a traversées pendant les dernières heures, l'admire de conserver son calme, d'être maître de ses nerfs au point de pouvoir prendre quelques instants de repos alors que, de toutes parts, les acclamations montent vers lui...
Les populations des villes, des villages du voisinage, des campements qui sont nés là comme des champignons, se pressent en effet sur les deux rives. L'Impératrice leur sourit, leur adresse des saints de la main et elle sent monter des larmes à ses yeux quand, dans la rumeur qui l'enveloppe, elle distingue le nom de la France et celui de Bounaberdi2.
«Comme c'est beau!., murmure-t-elle... Comme c'est beau!..»
A 11 heures 1/4, le cortège arrive à Raz-el-Ech, à 14 kilomètres de Port-Saïd, à midi et demi, à Kantara, puis, par EI-Ferdane, El Guisr, on atteint le lac Tim-sah et l'on s'arrête à Ismaïlia3, où l'on passera la nuit...
Soixante mille personnes sont accourues. Pour que cette foule ne
couche pas ù la belle étoile, le Khédive a mis à sa disposition mille tentes, et, pour qu'elle ne meure pas de faim, deux cents tables où chacun peut boire et manger gratuitement, et pour l'entretien desquelles un crédit de deux millions a été ouvert a un restaurateur du Caire. Un palais qui a féeriquement surgi des sables accueille le Khédive et ses invités qu'un banquet réunit à la fin de la journée. A l'issue de ce banquet, M. de Lesseps reçoit des mains de l'Impératrice la grand-croix de la Légion d'honneur et des mains d'ismaïl la grand-croix de l'Osmanié4, pendant que dans la nuit de velours éclate un feu d'artifice auquel succède un bal où, sur des rythmes de Strauss et de Métra5, cinq mille danseurs et danseuses valsent jusqu'au matin.
Le lendemain 19 novembre, le cortège qui s'égrène dans le sillage de «L'Aigle» quitte Ismaïlia à midi et demi, passe à Toussorn et à Sérapéum et atteint les lacs Amers à 4 heures et demie. Le 20 sera le dernier jour do navigation à travers le désert: parti à 7 heures 1/4, on arrive à l'entrée de la mer Rouge quatre heures plus tard. Le canal a été parcouru de bout en bout,... Les 68 navires qui constituent la flotte impériale et khédiviale ont, de Port-Saïd à Suez, parcouru sans accident ni incident l'itinéraire que suivront les paquebots, les cargos qui, d'Europe, voudront désormais aller vers Aden et l'Ethiopie, vers l'Inde et la Birmanie, vers Madagascar et le Transvaal, vers le Japon et l'Australie, vers l'Indochine et vers Java L'Europe est directement reliée à l'Asie*.
RENÉ JEANNE. Ferdinand de Lesseps (1942) Примечания:
1. 17 ноября 1869 г. 2. Имя, данное на востоке Бонапарту. 3. Город на Синайском полуострове, названный в честь хедива (вице-короля) Египта Исмаила-паши. 4. Ту- рецкий орден, учрежденный в 1861 г. 5 Композиторы, авторы знаменитых вальсов
Вопросы:
* Suшмуя ыur une carte les étapes du cortège Puis démontrez les avantages énormes qui représentait l'ouverture du (anal pour les peuples du monde entier
HÉSITATIONS DE PASTEUR (1822 1895)
Detous les savants français. Pasteur est sans aucun doute le plus populaire.
C'est que ses découvertes ont sauvé des milliers et des milliers de vies humaines en révélant la cause des maladies contagieuses et les moyens de les
prévenir. Il serait donc vain de faire le panégyrique de celui qui, entre autres titres de gloire, parvint le premier à prévenir la rage après morsure de chien enragé. Mais ce qu'il faut souligner, parce qu'on le sait moins peut-être, c'est l'admirable conscience de l'illustre biologiste: ses scrupules, au moment où il expérimenta son traitement sur le petit Meister, qui venait d'être mordu par un chien enragé, montrent qu'en lui le savant n'avait point étouffé l'homme.
Pasteur est face à face avec cet enfant qui, dans quelques jours, va mourir. Il hésite...
Lui qui, au cours de sa vie, a eu toutes les audaces, qui s'est, attaqué aux plus grands des, savants et aux théories les plus solidement établies, lui qui a détruit les dogmes scientifiques dont vivait l'humanité1 lui qui a brisé les idoles et qui seul a secoué les colonnes du temple, le voilà qui, pour la première fois, hésite.
«La séance hebdomadaire de l'Académie des sciences, a écrit Pasteur, avait précisément lieu le 6 juillet; j'y vis notre confrère M. le docteur Vulpian, à qui je racontai ce qui venait de se passer. M. Vulpian ainsi que le docteur Grancher, professeur à la Faculté de Médecine, eurent la complaisance de venir voir immédiatement le petit Joseph Meister et de constater l'état et le nombre de ses blessures. Il n'en avait pas moins de quatorze.
«Les avis de notre savant confrère et du docteur Grancher furent que, par l'intensité et le nombre de ses morsures, Joseph Meister était exposé presque fatalement à prendre la rage. Je communiquai alors à M. Vulpian et à M. Grancher les résultats nouveaux que j'avais obtenus dans l'étude de la rage depuis la lecture que j'avais faite à Copenhague, une année auparavant.
«La mort de cet enfant paraissant inévitable, je me décidai, non sans de vives et cruelles inquiétudes, on doit bien le penser, à tenter sur Joseph Meister la méthode qui m'avait constamment réussi sur les chiens.»
Les inoculations furent faites chaque jour du 7 au 16 juillet. On commença par la moelle de quatorze jours2 pour finir par celle de un jour.
«Le soir de cette épreuve redoutable, a écrit René Vallery-Radot, le petit Meister, après avoir embrassé son «cher monsieur Pasteur», comme il l'appelait, alla dormir paisiblement. Pasteur passa une nuit cruelle. L'insomnie, qui épargne d'ordinaire les homm,es d'action, ne ménage pas les hommes de pensée. Ce mal les étreint. A ces heures lentes et sombres de la nuit où tout est déformé, où la sagesse est en proie aux fantômes, Pasteur, hors de son laboratoire, perdant de vue l'accumulation d'expériences qui lui donnaient la certitude du succès, s'imaginait que cet enfant allait mourir».
Seule, Mme Pasteur ne douta jamais.
Le traitement du petit Meister achevé, Pasteur, brisé par trop d'émotions, consent à prendre quelques jours de repos avec sa fille et son gendre dans un coin du Morvan.
Mais la pensée de l'enfant le hante. Chaque matin, il attend fiévreuse- ment la lettre ou le télégramme de Grancher qui donnera des nouvelles de Meister. Il passe des heures silencieuses à marcher, aux côtés de son gendre, dans la solitude des bois.
Cependant, les jours passent. Pasteur se rassure. Le petit Meister est sauvé*!
PASTEUR VALLERY-RADOT. Pasteur (1938)
Примечания:
l.Пacтep был создателем микробиологии. 2. Пастер прививал больным вытяжку из спинного мозга кролика, зараженного бешенством, вирулентность (болезнетворная способность) которого ослаблена с помощью специальных методов. La moelle de 14 jours. — спинной мозг, выдерживавшийся для такого ослабления в течение 14 дней.
Вопросы:
* Qu'y a-t-il de pathétique dans ce récit?
LES FRÈRES LUMIÈRE
Le cinéma a pris une telle importance dans notre vie que nous avons peine à imaginer qu'en somme il date d'hier: plus précisément de ce jour de la fin du siècle dernier, où deux Français, les frères Lumière, présentèrent, dans le sous-sol d'un café de Paris, le premier spectacle cinématoêraphique qui put se voir au monde.
La première séance publique payante de cinéma eut lieu le 28 décembre 1805. D'un côté de la porte conduisant au Salon Indien du Grand-Café était placardée une grande affiche lithographique représentant une foule distinguée, parmi laquelle des élégants en haut de forme2, qui faisait la queue pour pénétrer dans la salle du «Cinématographe Lumière».
De l'autre côté, une seconde affiche donnait le programme de la séance:
Г Sortie de l'usine Lumière à Lyon. 2° Querelle de bébés.
3° Les poissons rouges. 4° L'arrivée d'un train. 5° Le régiment. 6° Le maréchai-f errant. 7° La partie d'écarté. 8° Mauvaises herbes. 9° Le mur.
10° La mer.
Antoine Lumière et ses deux fils3, ceux-ci vêtus d'une jaquette cintrée — le dernier cri de la mode — l'œil fiévreux, la moustache dressée, se tenaient au contrôle.
Dans la cabine de projection, le chef mécanicien de Monplaisir4, Moisson, tournait la manivelle, tandis qu'un de ses collaborateurs réglait l'éclairage de la lampe et réenroulait les bandes à mesure qu'elles avaient été projetées.
Le prix des places avait été fixé à un franc pour un spectacle d'une durée de vingt minutes — chacune des dix bandes projetées avait une longueur de 16 à 17 mètres.
La veille au soir, avait eu lieu une répétition générale à laquelle les Lumière avaient convié les membres de la presse et quelques personnalités parisiennes, dont le prestidigitateur Georges Méliès, directeur du théâtre Robert-Houdin, et plusieurs autres directeurs de salles.
Une fois parvenus au bas de l'escalier qui menait au Salon Indien, les invités se trouvèrent dans une salle longue, garnie de fauteuils, éclairée par deux rangées de becs de gaz. Dans le fond était tendu un petit écran semblable à ceux utilisés pour les projections de lanterne magique.
Lorsque les lumières eurent été éteintes, apparut sur l'écran une vue de la place Bellecour5. Quelques invités firent la moue.
«C'est pour nous faire voir des projections qu'on nous dérange! dit Méliès6 à l'oreille de son voisin... Mais j'en fais depuis plus de dix ans!»
Mais brusquement s'avança un cheval traînant un lourd tombereau et suivi d'autres voitures. Puis survinrent des passants qui marchaient, remuaient les bras, la tête, parlaient, riaient... Toute l'animation de la rue soudain ressuscitée apparaissait sur le petit écran avec une intensité inimaginable.
Quelques spectateurs poussèrent des exclamations de surprise. Les autres restèrent bouche bée, muets d'étonnement.
Quand, du fond de la place Bellecour, surgit une charrette lancée au galop qui se dirigeait à toute vitesse vers la salle, des spectateurs firent instinctivement le geste de se ranger. Plusieurs dames se levèrent d'un bond et ne se décidèrent à se rasseoir que lorsque la voiture eut tourné et disparu sur le côté de l'écran.
On sourit quand apparut le «Bébé mangeant sa soupe», mais aussitôt tout le monde chuchota:
«Oh! regardez les arbres du fond! Leurs feuilles bougent au vent.»
Cela semblait si merveilleux, si extraordinaire!.. Non, tous ces gens n'avaient jamais vu de feuilles bouger de cette façon, jamais des arbres ne leur avaient paru si vivants. Ils avaient l'impression de découvrir tout à coup un monde insoupçonné.
A la projection du «Maréchal-Ferrant», on cria au miracle quand une large colonne de vapeur blanche s'échappa de l'eau dans laquelle l'ouvrier venait de plonger un fer rouge battu sur l'enclume.
Puis ce fut la saisissante «Arrivée d'un train en gare», puis «La Mer», où l'enthousiasme atteignit le délire.
«Cette mer, écrivait un journaliste, est si vraie, si colorée, si remuante; ses baigneurs et ses plongeurs qui remontent, courent sur la plate-forme piquent des têtes, sont d'une vérité merveilleuse*!»
La séance terminée, lorsque la lumière revint, tout le monde était dans le ravissement. On applaudissait, l'ahurissement était peint sur tous les visages, on criait, on s'interpellait:
«C'est la vie elle-même!.. C'est hallucinant!.. On croit rêver!.. Quelle splendide illusion**!..»
Et tout le monde se demandait comment «MM. Lumière, ces grands magiciens», étaient parvenus à réaliser un tel prodige.
henri KUBNICK. Les Frères Lumière (1938) Примечания:
1. Находится на бульваре Капуцинов неподалеку от Оперы. 2. В цилиндрах 3. Огюст родился в 1862 г., Луи — в 1864 г. 4. Там находился завод Антуана Люмьера 5. В Лионе. 6. Жорж Мельес (1861 - 1938) станет одним из родоначальников французов ского кино. Уже в 1896 г. он начал снимать свои первые фильмы.
Вопросы:
* Relevez les traits amusants contenus dans ce récit
** Pensez-vous que le fropre du cinéma, aujourd'hui, soit de représenter «la vie elle- même» et de faire «illusion» au spectateur?
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